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Recrutement en logistique : pourquoi c’est plus dur aujourd’hui

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Sur le papier, l’équation ne devrait pas exister. D’un côté, les entreprises de transport et de logistique annoncent moins de projets de recrutement que l’année précédente. De l’autre, elles jugent ces recrutements plus difficiles à boucler qu’avant. Moins de postes ouverts, mais plus de mal à les pourvoir : c’est exactement ce que révèlent les derniers chiffres de l’enquête Besoins en Main-d’Œuvre de France Travail, et c’est un signal que tout responsable de site logistique ferait bien de prendre au sérieux.

Car derrière cette statistique un peu aride se cache une réalité très concrète pour les directeurs d’entrepôt, les chefs d’équipe et les responsables RH du secteur : des postes de cariste, de préparateur de commandes ou de responsable de quai qui restent vacants des semaines, des plannings bouclés à l’arraché avec de l’intérim, et des équipes en place qui absorbent la charge en silence. La pénurie de main-d’œuvre en logistique n’est pas un mythe entretenu par les médias. Mais elle n’est pas non plus uniforme, ni inévitable. Comprendre ce qu’elle recouvre vraiment est la première étape pour agir sur les bons leviers.

Entretien d'embauche entre une responsable RH et un candidat dans un entrepôt logistique

Ce que disent vraiment les chiffres

Le secteur transport-logistique pèse lourd dans l’économie française : environ 71 500 établissements et 1,6 million de salariés, selon France Travail. Pour 2026, ce même secteur annonce près de 94 000 projets de recrutement à l’échelle nationale — un chiffre qui donne le vertige, mais qui masque des réalités très différentes selon les métiers et les niveaux de qualification.

Côté encadrement, les cadres de la logistique affichent 494 projets de recrutement prévus pour 2026, avec un taux de difficulté de 43 %, exactement dans la moyenne nationale tous métiers confondus. Un an plus tôt, ce taux était de 40 % pour 530 projets : moins de postes ouverts, donc, mais une difficulté perçue en hausse de trois points. Même tendance côté non-cadres : les responsables de magasinage et de logistique comptent 1 416 projets de recrutement en 2026, contre 1 770 en 2025, soit une baisse d’environ 20 %, pour un taux de difficulté qui reste élevé à 33 %.

Ces chiffres nationaux cachent aussi de très fortes disparités régionales. Pour les postes de magasinage non-cadres, le taux de difficulté grimpe à 65 % dans les Hauts-de-France et à 60 % en Auvergne-Rhône-Alpes, alors qu’il descend à 14 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur et 18 % en Occitanie. Deux entrepôts qui recrutent exactement le même profil, à quelques centaines de kilomètres d’écart, peuvent donc vivre deux réalités totalement opposées. C’est une donnée essentielle pour tout directeur de site qui compare ses difficultés à celles d’un confrère dans une autre région : le contexte local pèse autant que le métier lui-même.

Pourquoi la logistique peine autant à attirer

La première explication tient à l’image du secteur, et elle revient systématiquement dans les enquêtes professionnelles : la logistique continue d’être perçue comme un univers de métiers physiques, peu qualifiés et sans perspective d’évolution. Cette image a la vie dure, alors même qu’elle correspond de moins en moins à la réalité du terrain : un préparateur de commandes travaille aujourd’hui avec des terminaux vocaux ou des casques de réalité augmentée, un cariste pilote parfois des engins semi-automatisés, et les parcours vers des postes de chef d’équipe ou de responsable d’exploitation existent bel et bien dans beaucoup d’entreprises.

S’ajoute à cela une concurrence directe avec d’autres secteurs qui recrutent sur les mêmes profils, parfois sur des conditions perçues comme plus attractives : horaires plus stables dans le commerce de proximité, image plus valorisante dans certains métiers de service, ou tout simplement proximité du domicile quand le site logistique est excentré en zone industrielle mal desservie par les transports en commun. Pour un candidat qui compare plusieurs offres, l’éloignement et les horaires décalés (nuit, 5h-13h, 2×8) pèsent souvent plus lourd dans la décision que le salaire affiché.

Enfin, il y a un effet générationnel que beaucoup de managers de terrain observent sans toujours savoir comment y répondre : les nouvelles générations de candidats attendent davantage de sens, de reconnaissance rapide et de flexibilité dans l’organisation du travail. Un entrepôt qui continue de recruter et de manager exactement comme il y a quinze ans, avec un onboarding minimal et un management uniquement descendant, se prive d’une partie du bassin de candidats disponibles, même dans une zone où le marché local n’est pas particulièrement tendu.

Ce que cette tension coûte concrètement sur le terrain

Quand un poste reste vacant plusieurs semaines sur une plateforme logistique, le coût ne se limite pas à la ligne « intérim » du budget. Il y a d’abord un coût de recrutement qui grimpe à chaque relance d’annonce, chaque session d’entretiens sans candidat retenu, chaque contrat d’intérim renouvelé dans l’urgence. Il y a ensuite un coût de formation qui se répète : un intérimaire qui reste trois semaines doit être formé comme n’importe quel titulaire, pour un retour sur investissement souvent nul.

Mais le coût le plus lourd, et le moins visible dans les tableaux de bord RH, c’est celui qui pèse sur les équipes déjà en poste. Quand un poste n’est pas pourvu, ce sont les collaborateurs restants qui absorbent la charge : heures supplémentaires à répétition, polyvalence forcée sur des tâches qu’ils ne maîtrisent pas toujours, fatigue accumulée qui finit par faire le lit du prochain départ. C’est un cercle vicieux bien connu des responsables de site : la tension sur le recrutement alimente le turnover, qui alimente à son tour la tension sur le recrutement.

Ce cercle a aussi un impact direct sur la qualité d’exploitation et sur la sécurité. Un préparateur de commandes épuisé ou un cariste mal formé en urgence commet statistiquement plus d’erreurs et plus d’accidents. Dans un secteur où le taux d’accidents du travail reste structurellement élevé, la pénurie de main-d’œuvre n’est donc pas qu’un problème RH : c’est un facteur de risque opérationnel et humain à part entière, qui mérite d’être traité avec la même rigueur qu’un audit sécurité ou qu’un plan de maîtrise sanitaire.

Un cariste expérimenté forme un nouveau collaborateur à la conduite d'un chariot élévateur en entrepôt

Les leviers qu’un responsable de site peut vraiment actionner

Face à une tension qui dépasse largement le cadre d’un seul entrepôt, un directeur de site n’a évidemment pas la main sur l’image globale du secteur ou sur la pyramide des âges de sa région. Mais il a la main sur un nombre de leviers bien plus important qu’on ne le croit souvent, à commencer par la marque employeur locale : témoignages vidéo courts de collaborateurs en poste, journées « portes ouvertes » sur le site, présence régulière aux forums emploi du bassin local plutôt qu’une seule campagne annuelle. Ce travail de visibilité, mené dans la durée, finit toujours par payer davantage qu’une annonce isolée sur un jobboard généraliste.

Le deuxième levier, souvent sous-exploité, est la formation interne et les parcours de polyvalence. Former un préparateur de commandes à la conduite de chariot, ou un cariste aux bases du contrôle qualité, ne coûte souvent qu’une poignée de jours et transforme un poste perçu comme une impasse en une vraie trajectoire professionnelle. C’est aussi un argument de recrutement concret : annoncer dès l’entretien un parcours d’évolution sur douze ou dix-huit mois change profondément la perception d’un candidat hésitant.

Troisième levier, plus structurel : revoir l’organisation du travail elle-même avant de revoir uniquement la grille salariale. Horaires lissés plutôt que purement décalés quand c’est possible, covoiturage organisé pour les sites excentrés, ergonomie des postes repensée pour réduire la pénibilité réelle, implication des équipes en place dans le processus de recrutement et d’intégration des nouveaux arrivants. Un nouvel embauché parrainé par un collègue expérimenté reste statistiquement plus longtemps qu’un nouvel embauché livré seul à son poste dès le premier jour.

  • Mesurer précisément son propre taux de rotation et son délai moyen de recrutement, poste par poste, avant d’investir dans de nouveaux outils.
  • Construire au moins un parcours de polyvalence formalisé par famille de métiers (réception, préparation, expédition).
  • Mettre en place un parrainage systématique pour tout nouvel arrivant durant les quatre premières semaines.
  • Soigner l’onboarding : un livret d’accueil simple, une visite complète du site, un point à J+15 avec le manager direct.
  • Suivre la perception du site par les candidats (motifs de refus, retours d’entretien) comme un indicateur à part entière du tableau de bord RH.

Ce qu’il faut retenir

La pénurie de main-d’œuvre en logistique n’est donc pas une fatalité uniforme qui frapperait tous les entrepôts de la même façon : c’est une tension bien réelle, mais fortement différenciée selon les métiers, les régions et surtout selon la façon dont chaque site organise concrètement le travail et l’accueil de ses nouveaux arrivants. Les responsables de plateforme qui s’en sortent le mieux ne sont pas ceux qui attendent une amélioration du marché de l’emploi, mais ceux qui ont accepté de traiter le recrutement et la fidélisation comme un chantier d’amélioration continue à part entière, avec ses indicateurs, ses actions correctives et son suivi dans le temps — exactement comme n’importe quel autre processus critique de l’entrepôt.

Par Midane RAMDANI

Sources : France Travail, enquête Besoins en Main-d’Œuvre (BMO) 2026, données sur les cadres de la logistique et les responsables du magasinage non-cadres (via travail-industrie.com) ; France Travail, actualités Semaine Transport & Logistique, chiffres du secteur transport-logistique.

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